CATHERINE SABART, la veuve COLAU

La ferme d'Harzée

Ce fut d’abord Hingeon (13), un village voisin, qui, en 1605, entra en ébullition. Les soupçons se précisent, les langues se délient, des bruits circulent … au point que le 24 juillet 1606, Jean Demonceau, le bailli de Noville-les-Bois, veut en avoir le c½ur net et entreprend de savoir quelles sont les personnes famées de sorcellerie …
Désespéré de voir ses écuries et ses étables se dépeupler d’un jour à l’autre, Jean de Linchamps, le « censier d’Harsée (14) », en était venu à attribuer cette hécatombe à quelque diablerie. Il fit donc venir, au début de juillet, « certain home nomé Maistre Jan, maistre des haultes ½uvres de la ville de Thillemont (15) qui portoit bruict de sçavoir remédier à la poison ou sorcellerie ». Maître Jean eut vite fait d’aiguiller les soupçons sur une femme qui venait régulièrement travailler à la ferme, CATHERINE SABART, la veuve COLAU. Il ajouta même que « sy les officiers et justiciers faisoient leur debvoir qu’on en feroit mourir plus de cincquante avant trois mois, alenthour dudit Noville-les-Bois et environs » (16) Ainsi dit le devin ; et « censier » d’applaudir …

Traitée de « vieille truande », la veuve Colau est aussitôt expulsée d’Arseie, mais ne semble pas vouloir réagir, ce qui étonne certaines villageoises, parce que « le bruict et fame augmentoit de jour en jour ». C’est pourquoi Marie Pierlet, la femme du « herdier » (17) va suggérer à son amie d’aller à Tirlemont : les « censiers » d’Arseie ont en effet déclaré que si Catherine Colau n’avait rien à se reprocher, elle devait se rendre chez le devin et lui demander une attestation certifiant son innocence. On lui rembourserait ses frais de déplacement et elle pourrait revenir travailler à la ferme … Marie Pierlet ajoute pieusement, dans sa déposition, qu’elle a aussi conseillé à Catherine de songer au salut de son âme en disant « qu’il valoit beaucoup mieulx à personne qui sont entaché de tel crime mourir par la justice que aultrement, pour le salut de leurs âmes … » (18)

La bavarde Anne Mathy (19), quant à elle, rapporte une bizarre histoire de bonnet trouvé dont on parle dans le village. Pour s’en emparer, la Colau a prétendu qu’il lui appartenait et qu’elle l’avait perdu sur le chemin de Namur. L’ennui, c’est que le bonnet avait été découvert ailleurs, dans la propriété de gens qu’elle ne fréquente pas : les Begon, « censiers » de Névocour (20). D’autres dépositions viennent confirmer cette anecdote apparemment sans intérêt … et d’autres personnages suspects sont évoqués, notamment Jean Colau, le fils de Catherine (21) .
Le 5 août, accompagnée de ses deux fils, Etienne et Jean, Catherine Sabart, veuve Colau vient porter plainte et demander réparation d’injure. Et comme gage de sa bonne foi et de son innocence, elle se constitue sottement prisonnière.

Le lendemain, elle répond docilement à quelques questions anodines que lui pose le justice de Noville. Agée de soixante-quatre ans, Catherine est née à Champion ; elle s’est mariée à trente ans ; son mari est mort après neuf ans de mariage, lui laissant cinq enfants à charge dont deux seulement sont encore en vie … Interrogée sur le fameux bonnet, la prisonnière reconnaît l’avoir réclamé, mais il ne lui appartient pas.
Le 8, les examinateurs font poliment remarquer à Catherine qu’elle a été accusée par plusieurs sorcières des environs (22).
Elle commence par nier, puis subitement se met à raconter qu’elle a effectivement rencontré le diable, un soir, sur le « tiège » (23) Quétine, il y a une quinzaine d’années. Il lui demanda ce qu’elle faisait là si tard, puis, en lui touchant le bras, il lui proposa de l’accompagner … et finalement la séduisit. Alors, Jean Ladmirant entraîna sa nouvelle recrue au sabbat, non sans lui avoir offert au préalable deux poignées d’argent qu’elle ne retrouvera jamais …
Catherine Sabart, veuve Colau achève ses premières révélations en dénonçant Pierson Dumont et sa femme, ainsi que Françoise Dusaulx.
Certainement ébranlés par ce début de confession spontanée, les justiciers attendent jusqu’aux 14 et 16 août pour procéder à un deuxième interrogatoire. Ils soutiennent tout d’abord à la prisonnière qu’elle a perdu le bonnet en revenant du sabbat (24) , ce qu’elle nie résolument pour avouer, par contre, des énormités :
« lorsqu’elle s’en alloit aux dances, elle s’oingnoit aulcunes fois de certain oingent (25) que le diable, son calant (26), lui donnoit hors d’une petite bouteille, et le mectoit dans du papier ; et aussytost elle s’enviloit par la cheminée (27). En aultres fois estoit mennée sur ung chariot d’or et rentroit dans sa dite maison par la cheminée ».



Bien sûr, le diable lui a ordonné de maléficier à l’aide d’une poudre reçue au sabbat, « laquelle poudre elle avait poingné au milieu de la danse … en forme de cendre d’ung boucque qui avoit bruslé » (28). Elle a jeté de cette poudre « qui estoit dans la pierette (29) d’une prune liez de fille et enveloppé dans ung mauvais drappeau », près de la rivière (30) où s’abreuvent les chevaux. La prisonnière s’accuse encore d’avoir déposé du poison dans diverses étables et écuries du village, dans les dépendances du château de Fernelmont où elle a été transférée, et même dans l’étable de Jean Everard, curé de Noville-les-Bois, afin de le faire mourir de langueur (31). Elle avoue aussi être responsable des accouchements malheureux de la « censeresse » d’Arseie dont elle a fait mourir les enfants sans baptême, en lui empoisonnant sa boisson.

Mais, détail effrayant, Catherine Colau affirme que depuis son incarcération à Fernelmont, son diable, qu’elle nomme à présent Hisau, lui est apparu à diverses reprises « en forme d’ung petit noir chien qui avoit le queuwe copée, lequel luy auroit deffendu expressément de confesser qu’elle est sorcière, ains qu’elle le déniast et tout ce qu’elle avoit confessé, et qu’il l’assisteroit et mecteroit hors de prison ». Et pour convaincre ses juges éberlués, elle ajoute qu’elle le voit encore au moment même sous la forme d’un petit chien rouge. Le démon vient d’ailleurs lui apporter de la poudre maléfique durant la nuit. C’est ainsi qu’elle a pu en souffler sur les chausses du seigneur de Fernelmont (32) , et qu’elle en a mis chez l’échevin Lemasson, « dessoubz l’ornière ou espureau », afin de faire languir tous les membres de la cour de Noville, à commencer par le greffier et le maïeur. Magnanime, la sorcière offre cependant d’aller retirer le poison …
Et ce n’est pas tout : il y en a aussi dans la pièce du château où elle est détenue.
« au dessoubz de la forme du lict, lequel poizon elle at, à cest instant, esté oster, et estoit en forme de popée (33) ou cheveulx entortillez … et l’avoit illecque mis pour faire mourir la dame (34) dudit Fernelmont et le faire languir deux à trois ans ; meisme aussy tous ceulx qui euissent dormi sur ledict lict euissent langui, par après fuissent mort ».
Epouvantée par ces confessions spontanées, la justice de Noville décrète la torture que le Conseil provincial de Namur (35) autorise. Le 20 août, sans laisser au bourreau (36) le soin de lui étirer les membres, Catherine Sabart, veuve Colau détaille ses aveux et précise l’identité de ses complices. Elle déclare avoir profané des hosties consacrées qu’elle « crachoit par terre et foulloit aux piedz, et signament le jour du blan jeudi (37)… ce qu’elle faisoit par comandement de ses deux calantz, l’ung desquelz se nome Hisau et l’autre Partarin (38) ». Lorsqu’elle était au sabbat, ces derniers la conduisaient en disant : « Houppe, hou, houppe, de par Gerin (39) Nom de diable, vraisemblablement., il faut qu’il soit ». On apprend alors qu’elle est reine des sorcières et que Pierson Dumont, déjà cité, est le roi ; tous deux s’entendaient fort bien, puisque Catherine « confesse avoir eu cohabitation charnelle avecque ledit Pierson Dumont toutes les fois qu’elle alloit aux dances, pendant dix années qu’elle a esté royenne ».

Pour purger sa conscience, la prisonnière avoue encore d’autres crimes : quelques jours plus tôt, elle a ensorcelé un laquais du château qui lui apportait à manger ; elle lui passa sur les chausses sa main recouverte de poison … Jacques Legros est mort en marchant sur de la poudre qu’elle avait répandue sur le fumier devant chez lui. Anne Thirioulle, quant à elle, s’est mise à languir pour avoir mangé des poires recouvertes de la même substance.

Enfin, et c’est là le détail le plus horrible de ses confessions, Catherine déclare que « Jan Colau, son filz, est sorcier, et ce dez aussytost qu’il eut attainct l’eaige de sept ans (40) ; que lors elle le donnat au diable ». Sur ce,pour faire travailler tout de même un peu le bourreau, on soumet la prisonnière à la torture, mais elle ne dit rien de plus …
Tandis qu’on préparait le bûcher « dans certain preit tirant du costé de Hingeon, au-delà du bois de Fernelmont nomé ledit preit du Faulx », les juges questionnèrent à nouveau les témoins pour vérifier les dires de Catherine Sabart, veuve Colau. Le 22 août, avant d’entrer dans la hutte de fagots où le maître des ½uvres allait l’étrangler (41) , la sorcière déclara à plusieurs reprises qu’elle maintenait l’ensemble de ses accusations et de ses confessions (42) .

Mais la veille du jour fatal, sans perdre de temps, la cour de Noville avait déjà décrété l’arrestation de six villageois compromis par les révélations de la suppliciée : Pierson Dumont et Catherine Saul, son épouse ; Béatrice Destra, la femme de Jean Dumont le jeune ; François Modave ; Jean Colau ; et enfin Anne Mathy, l’épouse de Jean Baillet. Tous les procès vont se dérouler simultanément. Les quatre premiers seront conclus une semaine plus tard.

(13) E. BROUETTE, op. cit., annexe I, n° 241.,
(14) Actuellement Arseie, commune de Cortil-Wodon. Rappelons au lecteur que la plupart des noms de lieu sont repris sur un plan annexé à cet article.
(15) Le bourreau de la ville de Tirlemont. Les cours de justice rurales devaient faire appel aux bourreaux des grandes villes lorsqu’il y avait lieu de torturer des inculpés. En tourmentant, dans les villages voisins, les prisonniers suspects de sorcellerie, le maître des hautes ½uvres de Tirlemont a entendu bon nombre de confessions et de dénonciations. Il peut ainsi sans difficulté jouer au devin, en accréditant des accusations qui susciteront de nouveaux procès … et de nouvelles séances de torture : ne faut-il pas travailler pour pouvoir vivre décemment ? Voir note
(16) Nous verrons que cette évaluation numérique plutôt ahurissante n’est guère éloignée de la vérité.
(17) Vacher, pâtre (en ancien français). Celui qui conduit la herde, c’est-à-dire le troupeau, sur les jachères.
(18) Cette croyance explique la résignation de certains accusés. Ainsi, à Waret-la-Chaussée, la jeune Anne de Chantraine révoque ses confessions en prétendant les avoir faites parce qu’elle avait « ouÿ dire que ceulx qui mouroient par justice estoient sauvez, parce qu’elle avoit craincte d’estre damnée » (AEN, Greffes scabinaux, Waret-la-Chaussée, n° 33, 21-7-1621). Le procès de cette jeune fille a été résumé par E. BROUETTE, La civilisation chrétienne du XVIe siècle devant le problème satanique, dans les Etudes carmélitaines, t. XXVII, Parie, 1948, p. 380 et suiv.
(19) Catherine Sabart la récompensera en l’accusant comme complice, ce qui lui vaudra le bûcher. Voir plus loin.
(20) La ferme de Névocour fait actuellement partie de la commune de Cortil-Wodon. Voir le plan, en annexe.
(21) Comme nous le verrons plus loin, il sera accusé et exécuté.
(22) Voici une allusion indubitable à des procès, à des exécutions antérieures qui n’ont laissé d’autre trace que ce témoignage.
(23) Côte (en ancien français).
(24) Les examinateurs semblent donc concevoir le sabbat comme une réunion où l’on se rend physiquement.
(25) Onguent.
(26) Chaland (camarade, compagnon, gaillard, homme de plaisir) [note du transcripteur : ne s’agirait-il pas plutôt de Galant, terme encore couramment employé dans la région et qui désigne un homme qui est attaché à la femme]
(27) Même précision à Waret-la-Chaussée (E. BROUETTE, La sorcellerie dans le comté de Namur …, p. 372).
(28)Ibid., p. 370.
(29)Le noyau.
(30) Il doit s’agir du ruisseau, dit de Noville ou de la Mothe, qui coule non loin de la ferme d’Arseie.
(31)La poudre diabolique est d’une telle nocivité qu’on ne croit pas à la possibilité d’une quelconque immunité : le clergé n’est donc pas à l’abri des maléfices. Exemple semblable à Moxhe où le curé tombe malade pour avoir mangé des pommes ensorcelées (F. TIHON, Un procès de sorcellerie à Moxhe, dans Annales du Cercle hutois des Sciences et des Beaux-arts, T. XIII, 1908, p. 120)
(32) A peine âgé de vingt ans, Hans Kraft de Milendonck, baron de Pesches, était devenu seigneur de Fernelmont, en Mai 1607, par son mariage avec Agnès de Marbais à qui Arnould, son père, avait donné la seigneurie en dot. Le couple fut certainement « ensorcelé » : Agnès mourut en couches à la fin de la même année. Kraft se remaria en 1612 avec Marguerite de Joyeuse, fille de Claude, comte de Grandpré, mais il fut tué tragiquement, à Liège, vers 1616, au cours d’un duel (cf. comte de VILLEMONT, Pesches, dans Annales de l’Académie d’Archéologie de Belgique, 4E série, t. I, 1885, pp. 132 et 133, et A propos de deux seigneurs de Pesches, dans Namurcum, 6e année, 1939, pp. 12-14).
(33) Tortillon, touffe de cheveux (cf. wallon liégeois poupèye : J. HAUST, Dictionnaire liégeois, Liège, 1933, p. 504).
(34) Agnès de Marbais, qui mourra d’ailleurs en couches quelques mois plus tard.
(35) Le procès se déroule devant l’échevinat local, mais il est contrôlé par une instance supérieure appelée cour de « rencharge ». Voir plus loin.
(36) Dans le détail des frais du procès, il est précisé qu’en l’absence du maître des ½uvres de Huy, il a fallu faire appel à celui de Namur et à celui de Tirlemont. Ce dernier n’est pas étranger au Procès, ce qui est pour le moins scandaleux.
(37) Le jeudi saint (expression wallonne).
(38) Notons les variations de la prisonnière au sujet de ses diables. Avoir deux incubes est un privilège plutôt rare, même lorsqu’on est, comme elle va le dire, reine des sorcières.
(39) Nom de diable, vraisemblablement.
(40) Concernant les enfants sorciers, voir E. BROUETTE, Quelques cas d’enfants sorciers au XVIIe siècle, dans La vie wallonne, t. XXI, 1947, pp. 133-138.
(41) Dans nos régions, les condamnés n’étaient pas brûlés vifs. Les fagots étaient disposés en forme de hutte autour de l’ « estache », poteau enfoncé dans le sol et auquel le bourreau enchaînait les suppliciés avant de les étrangler. Alors seulement on allumait le bûcher.
(42) Fonds du château de Franc-Waret, Greffes scabinaux, Noville-les-Bois, Causes et ½uvres de loi 1605-1625 (n° provisoire 552).