Jean Colau


La ferme de l'Abbaye à Tillier


Le jour même de l’exécution de sa mère, le jeune JEAN COLAU est arrêté et passe spontanément aux aveux. Agé de quinze ans (43), il est né à Noville. Il a servi comme porcher à Pontillas, chez Jean Mouton ; depuis trois ans, il travaille à Tillier, dans la ferme de l’Abbaye, chez François Quentin. Ce dernier, qui l’avait engagé comme « poutenier » (44) , le décrit comme un personnage plutôt bizarre. Ainsi, un matin avant l’aube, le « censier » envoya le valet porter des fers de charrue à réparer. Jean Colau revint épouvanté, prétendant avoir été arrêté non loin de la ferme par quelques cavaliers qui le menacèrent de leurs arquebuses en lui disant « Bougre, où vas-tu ? Ton maître est-il à la maison ? ». Intrigué, le fermier se rendit sur les lieux où il ne trouva aucune empreinte dans la terre pourtant molle. De plus, en mars dernier, alors qu’on procédait à l’épandage du fumier, Jean Colau disparut. Il revint un jour et une nuit plus tard et raconta que trois cavaliers étaient arrivés, que l’un d’eux l’avait pris en croupe en lui masquant la vue avec un manteau afin qu’il ne sût pas où on l’emmenait (45) .
François Quentin ne manqua pas de flairer quelque diablerie là-dessous, d’autant plus qu’il se mit à perdre une vingtaine de chevaux « qui devenoient secques comme baston », et que par ailleurs son valet lui avait plusieurs fois parlé de poison (46).

Jean Colau confessa donc de bonne grâce que lorsqu’il travaillait à Pontillas (47), sa mère vint, une nuit, le chercher pour l’emmener sur le « tiège » du village où il trouva des gens – ses codétenus – en train de danser.
Le garçon fut accueilli par le diable « en forme d’home noir vestu, lui présentant une joesne fille – comme il luy sembloit – qu’il tenoit par la main, ayant ung noir corset et ung bleue cotron (48), disant que s’estoit son amoureuse ; et aussytost eut affaire à elle … ; icelle luy mit la main au fron et luy sembloit qu’elle l’avoit picqué avecque une espingle (49) ».

Ensuite les deux jeunes gens allèrent se dérouiller les jambes avec les autres, autour du bouc enflammé. En arrivant, ils firent la révérence devant le roi et la reine (50) . Beaucoup de participants étaient masqués de noir, mais comme en plus on dansait dos contre dos, il était difficile de reconnaître tout le monde (51) . Enfin, après les ébats chorégraphiques, il fallut baiser les reliques caudales du bouc qui aussitôt après se consuma …

La jeune Hisaude (52) se révéla vite une diablesse très tyrannique : défense d’avaler l’hostie consacrée, tel fut l’ordre que reçut Jean, le jour des Rameaux, alors qu’il venait de se confesser et qu’il se rendait à l’église pour communier. Le jeune sorcier fit donc semblant d’avaler, et, par après, il cracha l’hostie afin de la piétiner. En outre, il y a trois semaines, Hisaude est venue l’obliger à jeter la croix de son chapelet.


Quand le jeune homme rechignait pour maléficier ou pour se rendre à la sauterie sabbatique du (53) mardi et du mercredi de chaque semaine (54) , il était battu à coups de poing par son diable et par sa mère ! Jean fut donc bien obligé de faire le mal : il offrit des pommes empoisonnées à deux femmes, sema de la poudre diabolique dans les champs. Il y a deux ans, en revenant de la danse, sa mère lui donna même « du poison en forme de poupée et cheveulx entortillez mis dedans ung mauvais drappeau, de la grosseur d’ung polz ». Le garçon devait l’enterrer chez son employeur, François Quentin, sous le seuil de l’écurie ; les chevaux n’y résistèrent pas longtemps …

Un autre soir, il accompagna sa mère à Névocour, chez les Philippart et chez les Begon (55) , afin de se livrer à des méfaits analogues …


Les juges furent fort étonnés d’appendre que, comme sa mère, le jeune Colau voyait un diabolique petit chien rouge à ses pieds ? En tout cas, ils le furent certainement durant l’après-midi du 23, lorsqu’ils conduisirent le prisonnier à Tillier, chez Quentin. Arrivé dans l’écurie de la cense de l’Abbaye, Jean Colau « avecque une hauwe (56) , auroit fossoié emprès la soeullie et esté cercher environ demi-pied profond certain mauvais drapeau dans lequel estoit enveloppé des cheveu et certaine pouldre mêlez ensemble ».
 Le garçon creusa ensuite sous un autre seuil de l’écurie, du côté donnant vers Leuze, et déterra encore du poison entortillé de fils. Puis, en présence du maïeur et des échevins, il jeta les objets maléfiques dans du feu qu’il avait fait allumer à cet effet (57).


C’est le même jour aussi que le jeune sorcier fit appeler Laurent Ogier, d’Acosse, dont il avait fait mourir le père de langueur. Jean Colau se jeta aux pieds du fils de sa victime et implora son pardon Dépositions du 19-9-1607..
Comme le fils de Catherine Sabart avait répété les accusations portées par celle-ci contre les cinq autres détenus, la justice imagina d’utiliser le jeune homme pour tenter de les confondre.

(43) Dans ses confessions du 20 août, Catherine Sabart, sa mère, lui donne l’âge de vingt ans. Par contre, puisqu’elle a perdu son mari alors qu’elle avait trente-neuf ans et qu’elle est à présent âgée de soixante-quatre ans, son fils devrait avoir au minimum vingt-cinq ans, à moins d’être de naissance illégitime. Quoi qu’il en soit, Jean Colau n’est plus un enfant, puisqu’il sera exécuté contrairement à Nicolas Dumont et Martin Jamart dont nous parlerons plus loin.
(44) Garde des chevaux et des poulains.
(45) Catherine Sabart, informations préparatoires du 24-7-1607.
(46) Jean Colau, 19-9-1607.
(47) Ce fait aurait eu lieu trois ans plus tôt. Pourtant Catherine Sabart affirmait que son fils était sorcier depuis l’âge de sept ans.
(48) Cotillon, jupon.
(49) Il s’agit du signum diabolicum, marque démoniaque imprimée par le diable dans la peau du nouvel adepte. Ce signe avait la réputation d’être insensible et de ne pas saigner quand on y enfonçait une épingle
(50) Jean Colau, 28-1-1608.
(51) Idem.
(52) Un des diables de Catherine Sabart s’appelait Hisau.
(53) Il dansait parfois sur la Béguinette (22-8-1607) et aux Tombes à Seron (19-9-1607). Voir le plan en annexe. Pour les Tombes à Seron, voir une note plus loin.
(54) Jean Colau, 28-1-1608.
(55) C’est chez eux que Catherine Sabart avait soi-disant perdu son bonnet.
(56) Une houe.
(57) Notons la puissance purificatrice attribuée au feu. La justice n’arrive pas souvent à mettre la main sur les substances maléfiques utilisées par les sorciers. Selon ceux-ci, le démon viendrait récupérer le poison pour éviter qu’il ne tombât aux mains des juges. De ce fait, on a conclu un peu vite que la poudre démoniaque était une pure création de l’esprit. Les procès de Noville-les-Bois donnent plusieurs preuves du contraire.