Les époux Dumont



Le sort des époux Dumont fut vite réglé. CATHERINE SAUL (59) commença, le 22 août, par nier les faits dont on voulait le charger, mais elle ne se fit pas prier longtemps. Son dossier, incomplètement conservé, laisse entendre qu’elle fut confrontée avec Jean Colau et que, dans son deuxième interrogatoire à l’amiable, elle avoua bien des horreurs.

Aussi, le 27, la justice condamne-t-elle la prisonnière à la question rigoureuse pour en apprendre davantage … Convaincue d’avoir maléficié des arbres fruitiers, d’avoir provoqué la mort de la dernière dame (60) de Fernelmont et d’avoir administré du poison à Lambert Begon, Catherine Saul avoue aussi avoir aux Pâques passées, profané l’hostie consacrée en la jetant « dans un thonne d’eau ». En outre, il y a quinze ans, elle a « occis Barbe, fille de Pierson Dumont, son mari, engendré en sa première femme ».
Après avoir entendu prononcer la peine capitale, la sorcière se déclara « contente de recevoir la mort qu’elle a très bien mérité », et, le lendemain, le 28, elle était conduite en chariot, en compagnie d’un père terminaire (61), jusqu'au lieu-dit Vieux-Moulin où le bûcher avait été dressé. Devant une foule nombreuse, la condamnée réitéra ses aveux à haute voix, puis entra dans la hutte (62) .

Uni à son épouse pour le meilleur et pour le pire, PIERSON DUMONT avait été incarcéré en même temps que celle-ci , le 21 août. Interrogé à l’amiable, le lendemain, il précise son état-civil (63) et nie farouchement, en affirmant « n’estre sorcier ains aussy home de bien et davantage que tous ceulx de la court ». Questionné à nouveau, le 25, Dumont continue à proclamer son innocence … puis il se met subitement à avouer (64)


« Le diable se seroit apparu à luy en forme de feme noir vestue, accoustrée richement, demandant s’il vouloit aller avecque elle ceste nuicte et qu’il le feroit riche, et seroit bien heureux, et qu’elle avoit assez d’argent ; laquelle lui fit présent d’une poingnée d’argent qu’il mit en sa poche ou sacquelet ; et au meisme instant eut affaire et cohabitation à elle, laquelle luy sembloit beaucoup plus froide qu’une feme au faict de l’attouchement, et ,à l’instant, jecta sa patte (65) au fronc qui lui fit quelque peu de douleur. Par après, il s’en allat avecque par la cheminée et se trouvat sur le tiège Quetine, y ayant esté menné sur ung cheval noir (depuis dist qu’il y estoit menné sur ung chariot d’or menné et tiré d’ung cheval noir et conduict d’ung petit homme noir vestu qu’il présupposoit estre le diable, duquel il ne sceyt le non). Et illecque arrivé, celle qui le mennoit luy dist qu’il estoit et le faisait roy. et commandeur de toute l’assemblée qui estoit là en grand nombre, si avant qu’il volte obéir à elle (66) . A coi ledit Dumont aurait condescendu et luy faict promesses de le servir et obéir en tout ce qu’elle luy commanderait, renonçant à Dieu et à son baptisme avecque serment qu’il faisoit. Et au mesme instant, il fut assiz sur une chaiere d’or au milieu de la danse, estant aussy au milieu de ladite danse un grand noir bouck.
…confesse que lorsque les dances estoient achevées, il avoit affaire comme roy desdits sorciers avecque le diable, sa calande, comme aussy à Catherine Sabar, royenne en son temps desdites sorciers en nombre de cincquante (67) …Il alloit, comme roy, baiser le cul du bouck qui estoit au meillieu de la danse, le premier … Après que toutes les sorcières avoient baisé le cul dudit bouck, icelluy se jectoit en feu et flambe et se brusloit et consomoit en pouldre, de laquelle pouldre il donnoit, comme roy et commandeur, à toutes les aultres sorcières par comandement de sa calande … Jacqueline, déclairant y avoir quinze ans qu’il est sorcier et roy dez lors ; et que tous les mardi, de sepmaines à aultre, il alloit aux dances. »


Deux jours plus tard, le maïeur réclame le peine capitale ou tout le moins la torture. La cour de Noville accède à sa demande et condamne Dumont à la question rigoureuse pour en savoir davantage sur ses méfaits et ses complices. Et le lendemain, 28 août, jour de l’exécution de sa femme, le roi des sorciers était à nouveau questionné : il avoue, puis se rétracte, avoue encore sous la torture … et ainsi de suite. Son diable, par exemple, s’appelle maintenant Jowyt. Tant bien que mal, Pierson énumère ses méfaits : il a fait mourir plusieurs personnes, notamment des nouveau-nés non baptisés … Viennent alors les dénonciations des complices que Dumont se devait de bien connaître en tant que roi de sorciers : une bonne trentaine de femmes de Noville (68) et des environs (69) , surtout des veuves.

Le jour même comparaissent quelques témoins qui confirment la réalité des méfaits dont Pierson s’est accusé. Sans attendre davantage, la justice condamne le sorcier au bûcher. Et le lendemain, Dumont allait rejoindre en enfer sa défunte sorcière de femme, non sans avoir fermement maintenu toutes ses accusations, à l’exception de celle formulée contre Catherine Denison (70) : « il l’avoit accusé … par envie pour aultant qu’elle ne luy avoit volsu faire des chauses de toille ».

(59) Agée de cinquante-trois ans, fille de Pierart Saulle, du Vert-Bois (commune de Pontillas), et de Catherine Jamart, de Macquelette (commune de Marchovelette), Catherine Saul a été baptisée à Noville. Elle a tout d’abord épousé un veuf. Deux ans plus tard, à la mort de celui-ci, vers 1591, elle a épousé un autre veuf, Pierson Dumont, qui était père d’une fille.
(60) Selon les documents, cette dame est morte de langueur vers 1603. Etait-ce Jeanne de Mérode, la mère d’Arnould de Marbais, ou Jeanne de Chasteler, l’épouse de ce dernier ? Toutes deux en effet, vivaient toujours en 1602. Nous pensons cependant qu’il s’agit de Jeanne de Mérode, car elle était usufruitière de la seigneurie de Fernelmont dont son fils n’avait que la nue-propriété (cf. chevalier P.-N. de KESSEL, Notice historique et généalogique sur la maison de Marbais (2e partie), dans ASAN, t. XII, 1872-1873, pp. 288-290, et H. de RADIGUES de CHENNEVIERE, Les seigneuries et terre féodales du comté de Namur, dans ASAN, t. XXII, 1895, p. 578).
(61) Nous pensons que cette appellation vient du fait que les prêtres qui assistaient les condamnés dans leurs derniers instants, les aidaient à bien terminer leur vie. Fr. GODEFROY, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous les dialectes, du IXe au XVe siècle, Paris, 1881-1902, 10 volumes, parle d’un père récollet terminaire, mais ignore la signification du mot.
(62) Fonds du château de Franc-Waret, Greffes scabinaux, Noville-les-Bois, Causes et ½uvres de loi 1605-1625, n° provisoire 552.
(63) Il est âgé de soixante ans, a été baptisé à Noville où il a toujours vécu, tout comme sa mère. Son père, Pierau Dumont, était originaire de Ville-en-Waret (commune de Vezin).
(64) Les frais du procès font état d’une confrontation avec Jean Colau. Celle-ci a peut-être eu lieu le 25 et provoqué le revirement de Dumont.
(65) Sa main. Le diable namurois n’a pas de pieds mais des pattes de bouc. Certains documents, comme celui-ci, laisseraient supposer que les mains du démon n’ont pas toujours eu un aspect humain.
(66) Si auparavant il voulait se soumettre à elle ‘remarquez l’analogie avec la tentation du Christ dans le désert)
(67) Dumont cite quelques complices (voir annexe) et prétend ne pas connaître les autres. Notons que le nombre cité par le prisonnier concorde avec les affirmations du bourreau de Tirlemont.
(68) Voir annexe.
(69) Les complices résident notamment à Franc-Waret, Pontillas, Hingeon, Forville, Seron, Hambraine et Wodon (commune de Cortil-Wodon), Tillier, Waret-la-Chaussée, Gelbressée, Bierwart, Ville-en-Waret (commune de Vezin), Namêche.
(70) Ce qui n’empêchera pas l’accusée d’être exécutée trois ans plus tard (voir plus loin).