Françoise Modave



Les Tombes de Seron

La première série de bûchers s’achèvera, le 30 août, avec l’exécution de FRANÇOISE MODAVE (74) , une pauvresse dénoncée elle aussi par Catherine Sabart. Elle mourra de façon édifiante, non loin de la commune de Tillier, près du Quambau, en déclarant avoir bien mérité son châtiment.
Incarcérée depuis le 21, interrogée à l’amiable le lendemain, Françoise Modave avait commencé par nier. Elle était âgée de cinquante et un ans et avait mené, semble-t-il, une vie misérable à Gembloux, puis à Huy, avant de venir échouer, pour son malheur, à Noville-les-Bois …


Le 27, la justice locale espère avoir raison de la prisonnière en la confrontant avec Pierson Dumont et Jean Colau qui lui soutiennent qu’elle est leur complice. Les interventions des deux sorciers sont troublantes de sincérité : ils ne cherchent visiblement pas à compromettre la pauvre femme par des mensonges systématiques. S’ils confirment, par exemple, divers détails relatifs au sabbat, ils sont par contre, incapables de préciser si Françoise avait des rapports avec le démon, une fois les danses terminées ; de même, ils déclarent ne pas savoir à quel usage elle destinait la poudre maléfique qu’elle recevait au sabbat … Mais la prisonnière n’avoue rien du tout ; c’est pourquoi la cour décrète la torture.


Evidemment, la malheureuse devint plus conciliante et confirma tout ce que les autres avaient dit avant elle. Son diable, qui s’appelait Ligheain, était venu la trouver au lit, « en forme d’ung petit noir chien » qui se changea en homme noir. Elle était justement attristée « à cause de sa pauvreté, et pour ce qu’elle n’avoit à menger ny à boire et rien à gaigner, et qu’elle estoit honteuse d’aller mendier ». Le démon lui servit son boniment traditionnel, lui offrit généreusement de l’argent qui n’était rien d’autre que des feuilles de chêne. La naïve Françoise se laissa « consoler » et même rebaptiser, car Ligheain « luy fit changer son nom, disant qu’elle se momast Magrienne »(75) . Elle dut se rendre aux danses, tous les mardi, sur le tiège Quetine, sur celui de Pontillas, et parfois aussi aux tombes de Seron (76) et à celles de Meeffe. Le diable l’obligeait à profaner l’hostie consacrée, et « lorsqu’elle faisoit reffus d’obéyr à ses comandementz, elle estoit battue ». C’est pourquoi il lui fallut ensorceler le bétail du « censier » d’Hambraine, avec de la poudre mêlée de poils de chat, substance qu’elle jeta aussi parmi les champs « au moien de laquelle poudre le croissoit des drauwes (77) , haren (78) et autres semblables ordures » … En somme ; quelques maléfices sans gravité qui se soldèrent quand même par le bûcher.


A la fin du mois d’août 1607, il ne restait plus dans les cachots de Fernelmont que Jean Colau, Anne Mathy … et depuis le 28, Jehenne Bernard, une nouvelle pensionnaire que les époux Dumont et Jean Colau avaient eu la délicatesse d’inviter.

(74) Ou FRANÇOISE DUSAULX.
(75) Cette particularité est assez rare (voir aussi plus loin). Même fait à Buzin-Failon (commune de Verlée et de Barvaux-Condroz) : N. E., Un procès de sorcellerie en 1652, dans ASAN, t. XI, 1871, p. 456.
(76) Vestiges gallo-romains, les tombes à Seron (commune de Forville) étaient malfamées au début du XVIIe siècle. C’est ainsi que Damide Fardeau, de Moxhe, fut accusée, en 1610, d’avoir été danser au même endroit (F. TIHON, op. cit., p. 124). Anne de Chantraine, la sorcière de Waret-la-Chaussée, se rendait, quant à elle, à la tombe de Glimes (AEN, Greffes scabinaux, Waret-la-Chaussée, n° 33, 5-12-1620). Comme on le voit, les endroits de ce genre n’avaient pas bonne réputation.
(77) Du gaulois dravoca : ivraie (cf. wallon liégeois drâwe : J. HAUST, op. cit., p. 237.
(78) Chenille (cf. ancien français harienne : Fr. GODEFROY, op. cit., ; cf. wallon liégeois halène : J. HAUST, op. cit., p. 305)