Anne Mathy


La ferme des Comognes

ANNE MATHY, avec ses cinquante-deux ans d’existence, pouvait certainement se vanter d’avoir une expérience assez variée de la vie conjugale. Fille de Henri Mathy, ancien maïeur de Vezin, elle se maria à vingt-quatre ans, mais perdit son mari après trois ans et demi. Mère de deux enfants, elle ne resta veuve que huit mois pour se remarier avec un militaire qui eut juste le temps de lui donner deux autres enfants … parce qu’il mourut après quatre ans de mariage (79). Quatorze ans plus tard, Anne fit une dernière tentative en épousant Jean Baillet, un singulier personnage qui criait sur tous les toits que


« son espeuze estoit une charoigne (80) et une vilaine ; … que lorsqu’il vouloit avoir accoinctance avecque elle, icelle crioit, demandant audit Baillet s’il vouloit la meurtrir, et ne vouloit condescendre ad ce, ains, au contraire, elle se levoit du lict et s’en alloit et demeuroit aulcunes fois deux à trois nuicts sans rethourner » (81).
Il n’en fallut pas plus à Jean Baillet pour imaginer sa femme passant ses nuits avec le diable …

Interrogée sous la torture, le 28 août, en présence de Pierson Dumont et de Jean Colau, Anne Mathy ne cesse de nier. Par contre, le surlendemain, elle change de tactique et fait appeler les autorités pour confesser ce qu’elle a caché jusque là.


Le diable, déclare-t-elle, est venu la trouver, il y a trois ans, vers dix heures du soir, alors qu’elle se lamentait pour avoir été battue par son mari … La prisonnière raconte quelques banalités et termine en précisant qu’elle n’a été au sabbat qu’une seule fois, et sans jamais user de poudre maléfique.


Mais la malheureuse n’y gagne rien, car la cour féodale décide derechef une séance de torture propre à la rendre plus bavarde …

Elle aussi, a reçu un nouveau nom, « ung nom estrang sçavoir Hisaude (82) » ; elle a profané des hosties : « ayant receu le Corpus Domini en sa bouche, l’auroit craché et mis dans ung mouchoir, et, par après, estant retournée à la maison, l’auroit mis tremper dans une escuellée d’eaue et le jecté dans le culo du feu ». A part cela, elle n’a jamais fait de mal à personne. Mais le justice, peu satisfaite par ces confessions, accuse au contraire la prisonnière, d’avoir « rendu estroupiée et de tout contrefaict deux des filles du seigneur de Melroy (83) ».

Le 4 septembre, Anne Mathy révoque ses confessions, puis, dans la soirée, elle retire ses révocations. Toutes ces variations amènent la justice namuroise à refuser la condamnation à mort réclamée par la cour de Noville et à ordonner une enquête sur les maléfices attribués à l’accusée. C’est ainsi que, le 19, il est question de nouveau-nés morts sans baptême ; Anne veut bien reconnaître que « passé longues années avant son emprisonnement, elle seroit esté maintes fois appellée emprès les femmes ensainctes, comme sage-femme (84) », mais elle proteste de son innocence.

On lui reproche également d’avoir essayé d’apitoyer les châtelains de Fernelmont alors qu’elle était dans son cachot ; n’est-ce pas, en effet, instiguée par le diable qu’elle s’est mise, un matin, à crier pendant de longues minutes « Je ne suis sorcier ; l’on me faict tort ; et que en cas qu’elle feuist telle que on la prendoit, qu’elle se donnoit aux diables d’enfer en cors et âme ». Le maïeur soupçonne même Anne Mathy de l’avoir ensorcelé en le frappant à l’épaule gauche, alors qu’elle venait lui emprunter de l’argent, un peu avant son arrestation ; cependant, dans sa grande clémence, il veut bien lui pardonner … à condition qu’elle avoue !

Le 22, comparaît un villageois, Jacques de Donay, qui vient déposer que sa femme, Marie Thonnet (85) , a mis au monde un fils mort-né. Comme il ne savait qui en était la cause (86) , il est allé, le 22 août, trouver Pierson Dumont alors emprisonné à la Franche Taverne (87). Ce dernier nia toute culpabilité (88), mais accusa Anne Mathy, laquelle n’avait pourtant pas été présente à l’accouchement. !


Mais la justice ne prête guère attention à toutes ces incohérences. La femme Baillet végètera donc en prison jusqu’au 29 janvier de l’an 1608 pour être brûlée à petit feu au-delà de la ferme des Comognes (89) , tandis qu’en présence de la cour et d’un bon nombre de personnes, on réglait le sort de jean Colau, « emprès la maison du saulx Heyneman, joinct la grand chemin du seigneur » (90). Le jeune sorcier répéta ce jour-là les accusations qu’il avait formulées contre des femmes de Noville et d’ailleurs (91).



(79) Ces veuvages précoces et répétés n’ont certainement pas manqué de paraître suspects. De là à soupçonner la veuve de maléfice, il n’y avait qu’un pas.
(80) Charogne à cette époque, constitue une terrible injure que l’on réserve d’ailleurs aux sorcières. Jean Baillet accuse donc publiquement sa femme de sorcellerie. Cette injure se retrouve dans beaucoup de procès de sortilège : à Moxhe (F. TIHON, op. cit., p. 106), à Haltinne (J. ERNOTTE, La sorcellerie, autrefois, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, dans Wallonia, t. XVI, 1908, p. 127), à Treignes (Ch. De VILLERMONT, op. cit., p. 207), etc.
(81) Anne Mathy, 14-1-1608.
(82) C’est le nom que portait la succube de Jean Colau.
(83) Le château de Melroy fait partie de la commune de Vezin.
(84) Lorsqu’un enfant venait au monde difforme ou mort-né, Les soupçons planaient sur l’accoucheuse, car on croyait que les enfants morts sans baptême devenaient la proie du démon. Il n’est pas rare de trouver des sages-femmes accusées de sorcellerie, ainsi Catherine de Bauche, de Golzinne (commune de Bossière)
(85) Elle sera inculpée, puis bannie, en 1622. (voir plus loin)
(86) Notons la tendance caractéristique de l’époque qui consiste à préférer l’explication surnaturelle au simple hasard.
(87) Se trouvait au centre de Noville, près de l’église.
(88) Ses confessions datent seulement du 25 août ; comment peut-il donc accuser Anne Mathy ?
(89) Voir plan en annexe. Fonds du château de Franc-Waret, Greffes scabinaux, Noville-les-Bois, Causes et ½uvres de loi 1606-1625, n° provisoire 552)
(90) Près de la ferme du Sart Helman, à côté du chemin du château (Fonds du château de Franc-Waret, loc. cit.)
(91) Voir annexe. Jean Colau accuse des femmes de Pontillas, de Forville … Par contre, il nie avoir vu certaines femmes suspectes de sorcellerie, notamment les filles de Jean Baillet, le mari d’Anne Mathy (19-9-1607), et aussi une servante de la « dasme de Waresme », à Longchamps, pour laquelle on rédigea un certificat de bonnes m½urs (4-9-1607)