Les s½urs Bernard et Jehenne Jamollet

Cependant, avant qu’on allumât ces deux bûchers, d’autres malheureuses étaient déjà venues remplir les cachots de Fernelmont : les s½urs Bernard et Jehenne Jamollet, la belle-mère de la défunte Béatrice Destra.


JEHENNE BERNARD, la femme d’Adrien de Havesain, avait été accusée par les époux Dumont et par Jean Colau. Confrontée avec elle, le jour de son exécution, Pierson Dumont lui avait soutenu qu’elle était sorcière. Malgré tout, Jehenne nia résolument lors de son premier interrogatoire, le 29 août. Le 10 septembre, elle était condamnée à la question rigoureuse chaude et froide. Le 18, elle persistait toujours dans ses négations, affirmant notamment qu’elle n’avait rien à voir avec l’étrange maladie de langueur qui avait consumé la femme et les enfants de Cornélys, un drapier de la rue Saint-Jean à Namur (92) … Mais une nouvelle séance de torture, le 22, eut bientôt raison de la mauvaise volonté de la prisonnière.


«Puis environ quatre à cinque ans ença, retournant, sur le soir, de la Franche Taverne en sa maison d’emprès son mari, qui avoit charge de lever la taille et ayde accordée à Leurs Altezes, pour luy dire qu’il se déportast de ceste charge et qu’elle aimoit mieulx paier sa part, et estant arivée proche sadite maison, le diable seroit apparu à elle, luy demandant s’elle vouloit ung daldre (93) pour paier sa taille ; et, au mesme instant, luy dit en ces mots : « Tien, le voilà », et le mit dans son escoursois (94) . Et lors, oyant ladite prisonière cela et qu’il luy sembloit avoir ledit daldre, auroit dict : « Ceci me duict (95)» ; mais, ayant regardé celuy qui luy donnoit et voyant qu’il estoit en forme d’ung noir chien, auroit dict en ces mots : « Hie Seigneur Dieu, hie Jésus ! qui me donne cecy ? » et tout aussytost se perdit et évanouist. Et estant arivée jusque en sa maison, pensant avoir ledit daldre en son escoursois et y ayant regardé n’y trouvat rien, ce que appercevant, començat à pleurer et se lamenter.
Confesse que quelque quinze jours à trois sepmaines après, estant retournée de Namur et après avoir quelque peu devisé avecque son mari, estant couchez par ensemble en leur lict, luy remonstrant qu’il avoit tort d’aller toujours à la taverne et qu’elle n’avoit ung liart lorsqu’elle alloit à Namur pour achapter du pain, estant lors ladite prisonière bien triste ; et lorsque sondit mari fut endormi, le diable seroit derechef apparu à elle en forme d’ung home noir vestu assez de petitte stature, luy disant qu’il failloit qu’elle allast aux dances avecque elle (96); et ayant demandé pourquoy, il auroit réplicqué qu’il failloit qu’il fuist et qu’elle luy avoit promis et quant et quant, sans uzer de plus longs discours, la print et l’emportat sur le tiège Quétine aux dances, où arivée auroit commencé à danser ; et en dansant, disoit ces motz « Houppe, hou, houppe, de par Cassau (97) », et luy sembloit qu’il saultoit et ne touchoit la terre, tennant tousjours sondit calan par la main. Et venu le matin, lui sembloit qu’elle ne s’avoit bougé du lict.
Elle confesse que son calant la nomoit Mamiotte et luy dict qu’il failoit qu’elle se nomast ainsy, déniant que le diable luy ayt faict rennucher à sa foid crestienne ni qu’il luy ayt jecté la patte au front.
Elle dénie d’avoir baisé le cul d’ung noir bouck ny qu’il se soit jecté en flambe, mais bien confesse que, estant aux dances, il y avait ung diable au mitant d’icelle qui aulcunes fois tennoit trois à quattre lumières en forme de fuzeaus ardantz qui les allumoient, et aulcune fois ne lumoient ny rendoient aulcunes clarté. »

La sorcière prétend n’avoir participé au sabbat que quatre fois au cours desquelles elle a eu « affaire » à son homme noir de diable qui « n’avoit aulcun solliers ains les pieds fenduz en façon d’ung b½uf ». Cassau la laissait aller à la messe, « craindant que l’on n’euist mauvaise opinion d’elle ». Enfin, la prisonnière nie farouchement avoir fait mourir des enfants non baptisés.


Les juges s’étonnent qu’elle soit demeurée sans parler durant plus d’une heure, lors d’un précédent interrogatoire : n’était-ce pas le diable qui empêchait la prisonnière de parler ? Jehenne réplique que c’est la crainte qui la paralysait et que d’ailleurs elle n’a plus vu le diable depuis un an au moins ; pour cette raison, elle estime ne plus être sorcière.
Loin d’abonder dans de pareilles conclusions, la cour de Noville-les-Bois décide au contraire que la prisonnière mérite la mort, mais qu’il faudra au préalable la remettre à la torture pour en savoir davantage … Le 4 septembre, Jehenne révoque ses confessions. Questionnée le 20 décembre, elle commence par déclarer que si elle a avoué, c’était à l’instigation de certaines personnes. Remise à la torture, elle répète docilement ses confessions du 22 septembre, puis, lorsqu’on lui relit ses déclarations, elle s’empresse de les nier.


Exaspérée par toutes ces contradictions, la cour ne s’embarrassa plus de scrupules et permit enfin aux villageois avides d’émotions fortes de venir se réchauffer un peu, en assistant, avant la Noël, à l’exécution de Jehenne Bernard.
CATHERINE BERNARD, la veuve de Josuin de Wansin, semble (98) avoir eu plus de chance que sa s½ur Jehenne. Résignée cependant, elle avait demandé à ses amies de prier pour elle, parce qu’il lui fallait mourir avec sa s½ur, à cause de l’accusation de sorcellerie qui pesait contre elles.
Arrêtée le 3 septembre 1607, elle passa victorieusement le cap de la torture, malgré l’accusation compromettante que lança contre elle sa s½ur Jehenne. La cour de Noville fulmina vainement de sévères sentences, car les commis du Conseil provincial, de Namur déclarèrent irrecevables les conclusions de Jean Demonceau. Catherine fut relaxée, dans le courant du mois de décembre, en même temps que JEHENNE JAMOLLET (99). Pour l’une comme pour l’autre, ce ne fut hélas, qu’un répit plus ou moins long (100).

(92) Ce détail montre bien qu’il ne faut pas considérer les villages du XVIIe siècle comme des vases clos. Comme elle le dira plus loin, Jehenne Bernard allait acheter son pain à Namur.
(93) Monnaie de l’époque.
(94) Tablier (cf. von WARTBURG, Französisches Etymologisches Wörterbuch, t. III, p. 285b, excurtiare).
(95) Ceci me plait.
(96) Sic
(97) Dans cet exemple, Cassau est le nom du diable.
(98) Son dossier est très incomplet.
(99) Dossier non conservé.
(100) Catherine Bernard sera de nouveau inquiétée en 1608 (voir plus loin). Jehenne Jamollet ne perdra rien pour attendre : elle sera exécutée en 1610 (voir plus loin).