Damide Jamart


DAMIDE JAMART (107)était déjà en prison depuis le mois d’août, et elle n’avait guère d’espoir : à Jean Rochefort qui était venu lui rendre visite, elle avait demandé de lui faire dire une messe. De fait, les choses se compliquèrent pour elle lorsque MARTIN JAMART, son fils, se mit à suivre l’exemple de Nicolas Doucet : au début de septembre, il venait lui aussi s’accuser de sorcellerie.


Interrogée à l’amiable, le 23 du même mois, Damide plaide non coupable. Puis, le 26, la voilà confrontée avec Catherine Dethis que l’on s’apprête à exécuter sur le « tiège » de Récour. La condamnée soutient à Damide qu’elle est sorcière, puis l’exhorte à songer au salut de son âme en confessant son crime sans se laisser torturer. Mais, négligeant ces conseils, la nouvelle inculpée n’entend faire aucune déclaration.

Le lendemain, hélas, Martin passe aux aveux (108) en accusant catégoriquement sa mère qui l’aurait, un an auparavant, entraîné au sabbat. Il y rencontra, tout comme Nicolas Doucet, un diable femelle vêtu de noir qui devint son « amoureuse ». Celle-ci lui donna de l’argent qui se révéla n’être que des feuilles. « Et lors ledit prisonier fut danser avecque les aultres et disoit ; houppe, hou, houppe ; et nonobstant ce, luy sembloit qu’il oyoit le son d’ung violon, au milieu de laquelle danse y avoit ung bouck comme noir et gris ». Sa compagne diabolique, Milencul, lui fit évidemment renier sa foi chrétienne … Interrogé sur ses maléfices, Martin se borne à raconter qu’un jour « sa mère luy auroit froté la main et comandé de aller toucher Michel Lemède au bras gauche, ce qu’il auroit faict ne sçachant à quel effect, parce que sa mère ne luy avoit dict ».


Le même jour, Damide Jamart fut confrontée avec son fils et avec le jeune Nicolas Doucet. Comme l’interrogatoire reprenait les points principaux de la confession de Martin, Nicolas dut, à plusieurs reprises, avouer son ignorance. Il avait cependant remarqué que « la canlande dudit Martin est haute avecque quelque chose de noir au-devant de son visaige, et des hault passementz ou dentz sur sa teste, et laquelle se nome Milencul » (109).


Le 30 septembre, les époux Charlo viennent déposer contre l’inculpée. Gilette Waulthier, la femme de Jean Charlo, déclare s’être « accouchée d’ung second filz (110), lequel estoit tout difforme et contrefaict, ayant les jambes pliées par le devant et retournées en croix par-dessus sa teste sur le col et l’ung des bras entrelassé avecque lesdites jambes, lequel enffant estoit mort avant qu’il fuist nez et ne seroit esté baptizé ».A son avis, une horreur pareille ne peut procéder que d’un maléfice dont elle ignore l’auteur, sauf qu’elle se souvient de s’être souvent retrouvée, à l’église, à côté de Damide Jamart … Le malheureux père, quant à lui, est plus catégorique. Deux jours après l’accouchement, il rencontra Damide devant chez lui. Elle lui demanda des nouvelles de Gilette : il répondit qu’un de ses enfants était mort et que l’autre n’était pas bien. Damide répliqua « qu’elle le sçavoit bien et que l’enfant qui estoit encor vivant ne viveroit gaire ains mouroit de brief » … Et effectivement, le bébé mourut deux jours plus tard. Pour Jean Charlo, l’affaire est claire : Damide est coupable ; d’ailleurs, ajoute-t-il, « le bruict comun est parmy le village de Noville que ladite Damide at affaire charnellement avecque son fils ».


Les époux Charlo étaient à peine partis que l’accusée se voyait questionnée sur ces nouvelles dépositions, mais elle nia le tout. Ce n’est que le 20 octobre qu’elle se mettra à parler, avant d’être torturée …


Il y a cinq ans, « comme elle estoit en nécessité d’argent pour paier sa taille et se contristant en sa maison, estant couchée en son lict, le diable seroit venu à elle, demandant la cause de sa tristesse ». Dormez-vous-tant-belle était un grand homme noir « avecque ung bonet sus sa teste et ung penasse noir (111) » ; Damide ne lui résista guère et se laissa emmener au sabbat, le lundi et le mercredi de chaque semaine, aux endroits fréquentés par Nicolas Doucet.
« Au milieu de la dance, y avoit ung grand bouck noir avecque des cornes sur sa teste ; et, après que les dances estoient finies, elles alloient toutes, les unes après les aultres, conduictes chascune par leur canlantz,baiser ledit bouck au derier, luy présentant chascune ung rameau qu’elle portent lors en leurs mains, disant que, la première fois, elle auroit donné une branche de gaillier. Et après toutes ces solennitez achevées, ledit bouck ensemble lesdits rameaux se brusloient et consomoient en pouldre, faisant une grande fumée et flambe noire …(112)»

Puis un jour, il y a deux ans environ, le démon ordonna à Damide Jamart d’entraîner son fils au sabbat, afin de l’initier à la sorcellerie … La malheureuse, elle aussi devait profaner l’hostie consacrée ;: « l’ayant receu, elle le crachoit en son mouchoir et remportoit en sa maison où estant arivée le dérompait en quattre pièce ; et lesquelles pièces elle donnoit à ung gros noir crapau qu’elle nourisoit au coing de son feu ».


La sorcière accepte enfin de reconnaître qu’elle est la cause du monstrueux accouchement de Gilette Charlo. Puis, pour satisfaire le goût du scandale de ses examinateurs, elle affirme avoir eu des rapports coupables avec son fils Martin (113) , mais « elle ne sçauroit dire combien de fois, d’aultant que le nombre est trop grand, parce que il at ordinairement couché avecque elle ».


Le lendemain, après avoir siroté toute l’horreur des confessions de Damide Jamart, la cour de Noville entreprit d’examiner la prisonnière sur ses complices. En plus des satanisants déjà exécutés,en plus de Jehenne Jamollet et de Gertrude Le Vieux Was, dénoncées la veille, Damide accusa Catherine Bernard, Catherine Denison, puis l’épouse d’Adrien le Bougne, de Wodon, et finalement Jehenne Le Capitaine, la femme du maréchal de Franc-Waret (114). La prisonnière affirma avoir beaucoup d’autres complices, « mais ne les cognoistre parce qu’elles estoient masquées ».
« estant aussy examinée pourquoy, le jour d’hier, elle se faisoit faire tant de paine et ne cognoissoit librement son faict comme aujourd’huy, dict que le diable, son calant, luy deffendoit et comandoit expressément ne rien dire, lequel estoit sur une forme de lict tout joinct d’elle lorsqu’on le torturoit ; et incontinent qu’il vit le maistre des ½uvres prendre des verges pour frapper ladite prisonière, il se perdit et ne la vit plus ».

Absolument convaincu par ces explications d’une logique irréfutable, le maïeur s’empressa de réclamer la peine capitale, pour laquelle il obtint rencharge le 27 ... Et l’on chauffa les pieds de Damide Jamart, au-delà de la ferme des Comognes, sur le « tiège » de Wodon.


Quant aux deux orphelins apprentis sorciers, MARTIN JAMART et NICOLAS DOUCET, la cour estima qu’ils étaient un peu trop jeunes pour bien brûler. C’est pourquoi on chargea le maître des ½uvres de les fustiger consciencieusement. Messieurs les conseillers Ghisbert Barthoultz et Guillaume Bodart avaient en effet estimé, le 15 novembre, que, vu son jeune âge, Martin Jamart devait uniquement être fustigé de verges et condamné aux frais de justice ; et ils ajoutaient :

« ce faict, l’on debvera admonester bien sérieusement ledit prisonier de s’abstenir de ses mauvais et malheureux comportementz, à peine, au cas qu’il y retourne, qu’il sera exécuté comme sorcier. Et, à ceste fin, que le curé du lieu prenent soing de le cathéchiser et instruire en la foy et de ce qu’appartient de sçavoir à ung bon chrestien ».(115)



(107) Elle est née à Noville-les-Bois. Agée de cinquante ans, elle est veuve depuis dix ans. Son mari, Gillet de Franchimont, est mort après deux ans de mariage. Martin de Franchimont, dit Martin Jamart ou le boty (le hotteur, en wallon) a environ une dizaine d’années.
(108) Le procès de Martin Jamart est incomplet.
(109) Damide Jamart, 27-9-1608.
(110) Elle a mis au monde un enfant à la fin du mois d’août, puis elle est restée en mal d’enfant pour donner le jour au bébé mort-né dont il est ici question.
(111) Un panache noir.
(112) L’accusée précise un peu plus loin : « faisant grande puanteure avecque une flambe et fumée noire et blue ». On voit combien ce rite diabolique est en réalité une inversion caricaturale des cérémonies chrétiennes : le mercredi des Cendres, le dimanche des Rameaux.
(113) Pour mémoire, le garçon est âgé de dix ans à peu près. A part quelques gestes obscènes, il nie avoir eu des rapports avec son démon (27-9-1608)
(114) Déjà accusée le 28 août 1607 par Pierson Dumont, cette femme sera exécutée, à Franc-Waret, en 1609 (cf. E. BROUETTE, La sorcellerie dans le comté de Namur …, annexe I, n° 274).
(115) D’autres enfants sorciers du Namurois ont été l’objet de pareilles sentences (cf. E. BROUETTE, Quelques cas d’enfants sorciers …, p. 134).