Les derniers soupçonnés

Ce fut d’abord le tour de CATHERINE DENISON, l’hôtesse de la Franche Taverne, à qui la fréquentation des inculpés ne rapporta rien de bon (124). En 1607, Pierson Dumont avait déjà failli la compromettre (125) , mais l’année suivante, Damide Jamart éprouva moins de scrupules. La femme de Jacques Legros, dit Halo, fut donc incarcérée le 7 août 1610, torturée le 12 et le 14, puis exécutée le 23. Mais, avant de mourir, Catherine Denison se fit un devoir de dénoncer Jehenne Jamollet et Catherine Gaigny, l’épouse de Jean Ghuys.

JEHENNE JAMOLLET, qui était à peine remise de ses déboires (126) que lui avaient valus, en 1607, les accusations des époux Dumont et de Béatrice Destra, son affectueuse belle-fille, réintègre son cachot pour répondre cette fois des déclarations compromettantes de Jean Colau (127) , de Nicola Doucet (128), de Martin (129) et de Damide (130) Jamart. A présent, les choses vont bon train : Jehenne ne résiste pas à la question rigoureuse froide et chaude décrétée le 29 août, et entre, le 4 septembre, dans la hutte de fagots … avec, comme compagne de misère, CATHERINE GAIGNY, la femme de Jean Ghuys, que l’hôtesse de la Franche Taverne avait également citée en reprenant les accusations des enfants sorciers. La pauvre Catherine fut pourtant sur le point d’avoir la vie sauve, parce que la sentence du 29 août la bannissait à jamais du comté de Namur. Mais, par malheur, un nouveau prisonnier, JEAN DUMONT, le jeune, fils de Jehenne Jamollet et veuf inconsolable de Béatrice Destra, eut la mauvaise idée ‘accuser Catherine d’être la nouvelle reine des sorcières qui lui aurait donné du poison pour jeter parmi les champs. Cette révélation de dernière minute valut à la prisonnière la séance de torture du 2 septembre qui lui fut fatale... Quant à Jean Dumont, dont le procès n’a pas été conservé, il en avait probablement dit assez pour aller rejoindre sa mère et sa femme au paradis des sorciers.

Pendant ce même mois de septembre, GERTRUDE LE VIEUX WAS, la bannie de 1608, que la nostalgie du pays natal avait probablement rendue imprudente, s’en vient prendre un peu de repos sur le banc de torture, mais victorieusement, semble-t-il, puisqu’elle est bannie à nouveau …
Dumont était certainement mal prisé à Noville, car, au mois d’août de l’année 1611, nous découvrons un certain JACQUES DUMONT dans un cachot du château. Noël Wilmotte, un jeune porcher, l’avait surpris en train de marauder des pois sur une terre appartenant à Messire Erard de Brion, seigneur de Résimont et de Fernelmont. Le garçon apostropha le voleur qui lui cria qu’il s’en repentirait et qu’il l’ensorcellerait. De fait, quatre jours plus tard, le porcher se retrouva « ayant le col crombe et tortu » ; pour se débarrasser de ce diabolique torticolis, il s’en fut importuner le coupable qui « luy aurait donné une pièce de pain (131) et luy promis que, au moien de ce, il seroit guéry, comme en effect depuis lors le mal s’en vat de plus en plus appaissé » (132) . Quel fut le sort de Jacques Dumont ? Mieux vaut n’y point penser !

En avril 1612, nous retrouvons encore CATHERINE LE VIEUS WAS en rupture de ban. Elle subit à nouveau stoïquement la question rigoureuse. Le 9 du même mois, elle est fustigée et bannie à perpétuité (133).

Les années qui suivirent furent un peu plus calmes, sans qu’on oubliât pour autant de dire du mal de son prochain.
C’est ainsi qu’en juillet 1613, s’engage un procès assez piquant entre l’échevin Nicolas Dellereye et Thierry Jadoul. Ce dernier avait accusé la femme Dellereye d’être sorcière. En outre, il affirmait que l’échevin avait allongé deux cents florins à la cour de Noville afin d’obtenir le silence de celle-ci sur une dénonciation qui aurait été formulée contre sa femme ! …

En apparence – et nous insistons sur ce mot – la dernière victime de cette terrible répression fut MARIE THONNET (134) . En 1621, lorsque se mit à l’accuser une jeune sorcière (135) détenue à Namur, la justice de Noville se souvient tout à coup que Catherine Saul (136) et Béatrice Destra l’avaient déjà dénoncée en 1607. Torturée, Marie Thonnet fit mine de parler puis révoqua ses propos (137) , si bien que, la mort dans l’âme, la cour dut se contenter de la bannir pour quatre ans (138), selon l’avis de ces Messieurs du Conseil, à Namur … Et, dans la froidure du mois de février 1622, le sergent Philippe Dumont – encore un Dumont – se fit un plaisir de conduire jusqu’ Forville, aux confins du comté de Namur et du Pays de Liège (139), une malheureuse qui n’avait pour tout bagage qu’une pauvre petite vie miraculeusement sauvée …

C’est ainsi que s’achève notre promenade, aussi effrayante que grotesque, tandis que se dissipe peu à peu l’âcre fumée des sinistres fagots …



(124) ) La Franche Taverne servait aussi de prison.
(125) Voir avant.
(126) Voir avant. Son dossier n’a pas été conservé.
(127) Jean Colau, 28-1-1608
(128) Nicolas Doucet, 17-9-1608.
(129) Martin Jamart, 27-9-1608.
(130) Voir avant.
(131) Ce singulier moyen de guérison était très connu à l’époque (cf. E. BROUETTE, La sorcellerie dans le comté de Namur …, p. 378).
(132) Jacques Dumont, 18-8-1611 (seule pièce subsistante de ce dossier).
(133) Fonds du château de Franc-Waret, Greffes scabinaux, Noville-les-Bois, Causes et ½uvres de loi 1610-1613 (n° provisoire 1746)
(134) Marie Thonnet, épouse de Jacques de Donay, apparaît comme témoin à charge dans le procès d’Anne Mathy (voir plus haut).
(135) AEN, Fonds du château de Franc-Waret, Greffes scabinaux, Noville-les-Bois, Registre aux causes du 15-4-1619 au 20-10-1622 (n° provisoire 2036), fol. 20 rect. La jeune sorcière en question est, selon vraisemblance, Anne de Chantraine, de Waret-la-Chaussée, dont le procès dura de 1610 à 1622. Elle fut incarcérée à Namur et accusa une certaine Marie, de Noville-les-Bois. Son procès renfermait d’ailleurs une sentence concernant Marie Thonnet (AEN, Greffes scabinaux, Waret-la-Chaussée, n° 33, 5-12-1620).
(136) Un acte d’accusation, dans le procès de Jehenne Bernard, détaille les dénonciations de Catherine Saul, notamment celle de marie, épouse de Jacques de Donay.
(137) AEN, Fonds du château de Franc-Waret, loc. cit., fol 25 verso.
(138) Les bannissements temporaires, en matière de sorcellerie, sont une chose extrêmement rares.
(139- AEN, Fonds du château de Franc-Waret, loc. cit., fol. 26 recto.