Un déluge de projectiles



Revenant de la distribution de viande conservée, je renseigne mes camarades sur la situation et nous nous réfugions dans le massif du centre. Les obus tombent avec fracas. Tout à coup, une large fissure se produit : 150 hommes environ se sauvent dans les escaliers et les couloirs; le désarroi est complet. Vers 16 heures, sous le déluge des projectiles qui ont déterminé les dernières avaries, le moral de la garnison s’effondre. Pendant un moment, nous croyons que le fort va s’écrouler. Le commandant Duchâteau calme et énergique, rassure ses soldats désemparés. Un conseil se réunit immédiatement. Il faut résister jusqu’au bout, répète le lieutenant Caussin. Cette ferme déclaration est acceptée. Isolé du monde extérieur, le commandant décide d’envoyer une patrouille à l’E.M. du secteur. Elle est malheureusement atteinte par un projectile qui éclate entre les deux ponts. Une seconde estafette, sous le commandement d’un élève de l’Ecole militaire, sort de l’enfer qu’était devenu le fort. Une partie de la garnison, fortement démoralisée, se rue derrière la deuxième patrouille et fuit. Alerté qu’un linge blanc flotte sur la coupole de 15, le commandant le fait enlever immédiatement. Il rassemble ses hommes. Moins de cent soldats sont restés à leur poste. Une poignée de braves ! Ils jurent tous de vaincre ou de mourir. La nuit tombe, le bombardement cesse. L’admirable aumônier Meunier distribue des biscuits pendant que le lieutenant Smeeters est allé chercher du renfort à Namur. Cependant, on désarme les canons. Les appareils sont placés près du puits. Vers 3 heures 30’, nous entendons des pas d’hommes sur les ponts, le trompette sonne l’alarme et nous croyons à l’arrivée des Allemands. Nos prévisions s’avèrent fausses. C’est le renfort envoyé par le Général Michel qui complète la garnison. Nous étions alors 300 soldats environ. Nous remontons les appareils ; seule, la coupole 12, à droite n’a pas souffert.

La nuit, le phare éclaire les environs mais ne décèle pas la présence de l’ennemi. Le samedi 22 au matin, nous observons une patrouille de uhlans près de la ferme de Maquelette. Vers 8 heures, le commandant Duchâteau nous communique une lettre de félicitations du général Michel qui produit un excellent effet moral sur la troupe. Une fusillade intense se fait entendre dans les environs, la grande bataille de Wartet est engagée. Nous observons l’horizon par le trou d’homme et nous remarquons, avec quelle joie ! Les pantalons rouges français qui montent par la grand-route de Hannut. Le bombardement du fort cesse complètement vers midi, mais de nombreuses balles frappent les glacis et les plongées. Bientôt un camarade tombe foudroyé, puis un autre est frappé. Nous entendons les cris des blessés. Le fort est à nouveau bombardé avec violence. Des obus de plus gros calibre, les fameux 42, tombent sans répit. Nous avons l’impression nette que le fort oscille sur sa base.

Sous les coupoles, c’est un bruit infernal comparable au son de grosses cloches qui vibreraient au-dessus de nos têtes. Pendant les accalmies, de très courte durée, on entend les Allemands qui cisaillent les fils de fer barbelés placés au pied des fortifications. Nous pratiquons plusieurs sorties pour les refouler mais en vain.

Le bombardement qui accable le fort depuis l’aube du dimanche 23 se ralentit pour cesser vers 13 heures. Le lieutenant Caussin s’écrie: “Nous sommes sauvés, tous à vos postes, on contre-attaque!”. Tout à coup, vers 13 heures 45, une salve s’abat sur le massif. Simultanément, une explosion formidable, l’arrêt des machines, l’extinction des lumières, et un seul cri prolongé... puis le silence. (Un obus avait atteint une puissante charge de poudre.) Projeté avec violence contre la porte du magasin à projectiles, je me relève, et puis, aussitôt, je suis agrippé par un camarade. Je m’engage dans le couloir, mais, tout de suite, je dois rebrousser chemin, Le gaz, la fumée me prennent à la gorge. Je me dirige vers le massif central et je traverse les flammes pour enfin aboutir aux fenêtres de l’escarpe. Le scène qui se passe, en ces instants tragiques, est indescriptible. Des camarades horriblement brûlés se bousculent sans vêtements ou avec des lambeaux qui flambent encore. Plus de cheveux. La figure toute noire. Méconnaissables, ces malheureux se dirigent vers l’infirmerie où se dévouent le docteur Emery et les infirmiers. D’autres, halètent ou gémissent atrocement avant de mourir.