Mai 1940



M. Purnelle, adjudant au fort de Marchovelette, a bien voulu nous raconter les différentes péripéties de la lutte de cette forteresse, en mai 1940 :

"Dès le samedi 11, cinquante civils occupés à prendre une tranchée pour amener l’eau potable de la “ferme de la vache”, furent mitraillés et abandonnèrent les travaux. Le dimanche, au matin, nous détruisons les baraquements à la dynamite et, l’après-midi, la dernière relève, mitraillée dans le bois royal, pénètre dans la tour d’air.

Les “Mi” (ndlr : mitrailleuses) contre avions placées à 200 m. du fort, entre la “ferme de la vache” et la grand-route de Hannut, entrent en action, mais sont à leur tour violemment mitraillées par des avions. Le soir, on assiste à un vrai feu d’artifice ; les balles traçantes marquent leur course d’une traînée lumineuse. Nos mitrailleurs, repérés, essuient le feu de l’adversaire à chaque passage d’avions mais ne subissent aucune perte.

Le mardi matin, dans la matinée, le fort tire pour la première fois sur les carrefours de Bierwart, d’Eghezée, au calvaire de Franc-Waret et sur d’autres points où l’ennemi est signalé.

Malgré la présence des troupes allemandes qui s'infiltrent entre les barrières "anti-tank" et un engagement entre deux motocyclistes et le P.O. n.4, où un Allemand est blessé, les observateurs se replient en ordre et rentrent au fort. Pendant ce temps, une Mi. du cantonnement de Champion abat un avion de transport qui s’écrase en flammes à Salzinne. Le lendemain, les troupes de relève subissent en représailles un violent bombardement. La chapelle du couvent, le cimetière encourent de graves dégâts ; on ne déplore cependant aucune perte de vie humaine. Le commandant De Lombaert reçoit l’ordre de faire diriger la troupe du cantonnement sur Estinnes-au-Val. Ces soldats sont versés dans d’autres unités d'artillerie où ils rendent de précieux services. Le mercredi matin, tous les éléments extérieurs sont rentrés et le fort communique toujours par téléphone souterrain ou radio avec les autres forteresses de la position de Namur. Nos pièces tirent sans désemparer quand, vers 13 heures, une batterie allemande installée aux environs de Franc-Waret ouvre le feu et atteint le pied de la tour d’air, sans causer grand dommage heureusement. Une accalmie s’étant produite dans la matinée du jeudi, le commandant demande des volontaires pour patrouiller à Gelbressée. Un maréchal des logis et 8 hommes se présentent. Munis d’un fusil-mitrailleur et de carabines, ils sortent par la tour, empruntent la tranchée anti-tank et arrivent sans difficulté à l’arrêt du tram à Gelbressée. Là, ils sont brusquement en contact avec l’ennemi et un violent combat s’engage. Les Allemands reculent, mais le sous-officier Lemineur tombe, blessé grièvement au ventre. Deux soldats le transportent jusqu’à la ferme de Maquelette et, sous le feu nourri des “Boches”, ils veulent le ramener au fort. Désirant que les renseignements soient communiqués le plus tôt possible à ses officiers, l’héroïque chef de patrouille supplie ses soldats de l’abandonner.

Poursuivis par l'ennemi, les patrouilleurs rentrent au fort. Les larmes aux yeux, la capote recouverte de sang, un brave artilleur rend compte de sa mission et s’excuse de n’avoir pu rapporter son chef mourant. Les observateurs du fort avaient pu suivre la méchante escarmouche et communiquer la nouvelle au bureau de tir. Immédiatement, le lieutenant Herbiet avait fait préparer les coupoles des saillants I et II pour tirer à “boîtes à balles”. La patrouille rentrée, on ouvre un feu roulant sur les Allemands. Le soir, l’infanterie ennemie attaque le fort par surprise. Celui-ci se met en action et crache à la fois grenades, boîtes à balles obus explosifs. Les “assaillants” se replient avec des pertes sensibles.

Le vendredi matin, l’ennemi est signalé de toutes parts. N’ayant pas assez de nos coupoles pour battre tous les objectifs, nous faisons appel aux forts de Maizeret, Andoy et même Suarlée. Les postes d’observation de la tour et du glacis remarquent les tirs très efficaces de Maizeret. Avec ses 105, celui-ci bombarde notre glacis et les fortins situés près de la route de Hannut. Andoy, à bout de portée, ne peut atteindre que les campagnes de Boninne. Profitant d’une accalmie, le lieutenant. Herbiet se rend sur le massif central, en rampant, pour constater l’effet des projectiles.

Vers 14 heures, un obus plie la volée du canon gauche de la coupole 7/3 et fêle l’embrasure de la coupole. Une pluie d’étincelles jaillit à l’étage supérieur et quelques écrous sont projetés avec violence à l’intérieur de l’ouvrage. Croyant que la coupole va sauter, les hommes descendent dans le massif central. Accompagné du maréchal des logis spécialiste, le commandant va se rendre compte de la situation et rassure ses soldats. Vers 14 heures, le 2e canon est mis hors d’usage. Le samedi, on bouche cette brèche avec du ciment, crainte d’un envahissement du fort par cet orifice. Le même jour, les observateurs signalent que trois civils, porteurs d’un drapeau blanc, avancent vers nous. Nous allons les reconnaître dans la rampe d’accès. C. Reuviaux, V. Mathy et E. Plompteux remettent un ultimatum, de la part d’un officier allemand, commandant les troupes stationnées dans le village de Gelbressée. Cette lettre, rédigée en français est ainsi conçue :

“Le major allemand félicite le commandant pour sa belle résistance, promet que les honneurs militaires seront rendus à la garnison si le fort se rend. Si pour ce jour, à midi, il n’est pas remis entre nos mains, 35 Stukas viendront pulvériser l’ouvrage”

Atteint dans sa dignité de soldat par cet astucieux billet, le commandant envoie une réponse cinglante à l’officier hitlérien par le lieutenant Wilmet accompagné de l’interprète Wegriat et des trois habitants de Gelbressée. Les Allemands attendent la délégation à la tranchée anti-tank. Ils bandent les yeux de l’officier et du soldat belge et les conduisent à l’église du village, puis à la maison communale. A haute voix, l’officier teuton lit la phrase suivante : “Le fort étant encore en état de se défendre, les règlements militaires ne m’autorisent pas à me rendre”.

Fou de colère, le major invective le lieutenant Wilmet, digne et calme, en lui reprochant d’avoir aidé les Français. Les deux délégués sont renvoyés sur-le-champ. Vers midi, une avalanche de projectiles tombe sur toutes les coupoles et le fort, ainsi que celui de Maizeret, ripostent de toutes leurs armes.

Vers 15 heures, l’ennemi étant signalé aux environs de la tour, ordre est donné à la coupole d’obusier du saillant I de tirer dans cette direction.

Le soldat Moëns, de Gelbressée, est occupé à charger la pièce, quand un obus anti-char tiré dans la volée, fait exploser le projectile qui se trouve dans les mains de l’artilleur. Le malheureux tombe la poitrine déchiquetée. Le commandant, l’aumônier Hennau et un docteur se rendent immédiatement à la coupole où ils constatent le décès du brave défenseur. Les Allemands entourent le fort et tirent à la fois de plusieurs côtés, avec des canons anti-chars, sur le champignon de la tour. Voyant les hommes en danger, le lieutenant Wilmet les fait descendre dans la gaine d’air. Sage décision ! Quelques instants après, un projectile perce la tour et fait sauter cartouches, grenades et fusées. L’explosion secoue les environs et le fort, ne vivant que grâce à l’air aspiré par la tour, ne respire plus que de fumée et poussières de ciment. Les soldats au repos, les T.T.R. subissent un commencement d’asphyxie et les abris du pied de la tour et de la gaine sont évacués par ordre du commandant. Craignant une attaque par gaz, des spécialistes obstruent, en élevant un mur, cette partie importante de la fortification. Le glacis subit toujours un bombardement intense d’obus de tous calibres. Les unes après les autres, les lunettes des coupoles et de l’observatoire sont mises hors de service par l’artillerie et, sans aucun doute, par des tireurs d’élite.

Vers 6 heures, les chefs de casemates communiquent que les fossés sont remplis de "fumigènes". Ils sont immédiatement "battus" par les mitrailleuses. Au moyen d’une échelle spéciale, un Allemand parvient à descendre dans le fossé de gorge et en rampant, vient placer une charge d’explosifs dans les embrasures des Mi. qui tirent par intermittence vers le saillant I. Les deux casemates sont mises hors d’usage. Ils placent alors plusieurs échelles contre le mur de contrescarpe, grimpent sur le massif central et lancent des grenades dans les coupoles et dans la cheminée de la forge qui, heureusement, avait été obstruée au moyen de sacs de sable.

Soudain, nous entendons le bruit sec et répété de perforatrices automatiques. Les boches veulent déposer des charges de poudre dans la cheminée de la salle des machines et faire sauter le fort. Le commandant demande un tir du fort de Maizeret, mais en vain. Il réunit un conseil de guerre et, vers 8 h 30, ayant épuisé tous les moyens de défense, décide de se rendre. Le sous-officier spécialiste veut hisser un linge blanc par la volée de la coupole 7,5. N’y parvenant pas, il prévient le commandant qui l’envoie à la coupole observatoire. Le maréchal des logis Albert s’empare du drapeau et au moment précis où il pénètre dans la coupole, une mine ennemie explose, le tuant net. Le commandant téléphone alors au chef de poste du corps de garde de guerre et lui commande de se rendre. Quelques instants après, le feu cesse et l’on entend les cris gutturaux d’un officier allemand arrivé à la porte grillagée du fort. Attristés et la mort dans l’âme, le commandant De Lombaert et le lieutenant Wilmet vont ouvrir la barrière au lieutenant teuton blessé à la face.

La garnison sort et les honneurs ne sont pas rendus à la troupe. Dirigés vers Marchovelette, les officiers et adjudants sont placés dans la maison de M. Hendrik, tandis que les autres sous-officiers et la troupe sont rassemblés à l’église.

Quatre sous-officiers furent réquisitionnés pour donner les renseignements nécessaires à l’occupation du fort. Ils enlevèrent des mines et enterrèrent les braves Moëns et Albert sur le massif central. Une autre équipe procéda à l’inhumation de l'héroïque Lemineur.

Un peu plus tard, la Fraternelle de Gelbressée et un comité du fort organisèrent des funérailles grandioses au soldat Moëns. Depuis lors, il repose au cimetière militaire, a coté de ses frères d’armes de 1914-1918.

Deux épopées, deux pages de gloire.